
Chapitre 1 Théorique
Approche historico-géographique
A. Aspects multiples de la notion, cas de stress n° 1
Aussi, délibérément, nous n'avons pas choisi pour première illustration l'exploration classique du psychisme survolté d'un cadre de 40 ans malmené par les péripéties de son parcours professionnel. Bien au contraire, en proposant l'examen des réactions, face au stress, d'une toute simple et banale étagère de bois, nous affirmons qu'il est important de prendre en compte les manifestations physiques bien concrètes du stress. Pour faciliter la lisibilité de l'exemple, et aussi parce qu'il s'agit d'une expérience largement partagée, nous supposerons une étagère de type "amateur", c'est-à-dire construite par un bricoleur novice, lequel se montre plus souvent prompt à agir qu'à réfléchir.
Pour une étagère, le stress est constitué par le poids des objets, des livres par exemple, qu'elle doit (et devra) imperturbablement porter. Selon la définition, son stress est la force intérieure produite dans le corps de l'étagère par une force extérieure (en l'occurrence le poids des livres supportés) qui tend à la déformer.
Si le nombre et le poids des livres posés sur elle demeure modeste, c'est-à-dire adapté aux capacités de résistance du bois, tout va bien, l'étagère reste imperturbable, et le bricoleur peut légitimement se montrer fier de son ouvrage.
Toutefois, dés que le poids s'intensifie, dépasse les capacités d'absorption du bois, on peut alors voir l'étagère ployer, s'affaiblir, commencer à se déformer. La déformation du bois reste encore réversible, et le bricoleur attentionné peut rétablir la situation, soit en allégeant tout simplement la charge des livres, soit en la répartissant différemment, soit encore en inventant un moyen d'améliorer la capacité de résistance du bois.
Dans les cas où, le maître des étagères se montrant moins attentionné, la charge est maintenue, voire inexorablement augmentée, la déformation au fil du temps devient irréversible. Le bois ne pourra plus jamais retrouver sa belle rectitude originelle. L'étagère affichera désormais les effets du stress qu'elle subit.
Et si, malgré ces signes évidents de fragilité, le maître indifférent augmente encore la charge supportée, le risque est grand de voir alors l'étagère complètement débordée en fin de compte s'effondrer.
En un mot très bref, "craquer".
Certains lecteurs pourront considérer avec réticence l'équation "homme stressé = étagère de bois surchargée", et juger que l'idée même de la comparaison est fâcheuse. Leur réticence est tout à fait admissible, notamment en ce qui concerne l'implication de l'étagère comparée à celle de l'être humain, dans le stress et l'intensité du stress qui est subi.
De même ne sont comparables ni le nombre ni la diversité des actions qu'il est possible de mener pour sortir de la situation stressante. Enfin il est tout à fait vraisemblable, et c'est même sans doute souhaitable, que l'espace de liberté, l'espace de choix, classiquement dévolu à l'être humain soit sans commune mesure avec l'espace de liberté d'une simple étagère inanimée.
Finalement, nombreux sont ceux qui pensent, et c'est une opinion que nous partageons volontiers, qu'un être humain, pour sortir d'une situation de stress, possède plus de cordes à son arc qu'une modeste étagère de bois.
Toutefois, et malgré ces réserves mentales, nous restons persuadés que cette comparaison, pour imparfaite qu'elle soit, garde toute son utilité car elle met en évidence le caractère physique, terriblement concret, des méfaits de trop de stress. Elle souligne aussi l'importance de savoir repérer à temps puis de tenir compte de la signification de ses signes afin de prévenir une évolution irréversible de ses effets. C'est donc pour ces deux raisons que nous avons choisi cet exemple. Toute ressemblance avec le stress, et l'attitude face au stress de personnages existants, connus ou inconnus pourra, et même devra être considérée comme absolument délibérée.
B. Retour au corps humain :
En 1910, le mot stress est retrouvé dans l'univers médical, plus précisément chez un chercheur américain nommé Osler (cité par Paulhan et Bourgeois). Alerté par la trop grande fréquence de cas d'angine de poitrine dans une population de juifs immigrés installés aux Etats-Unis, Osler s'est interrogé sur les causes de cette anomalie. Une enquête rigoureuse lui a permis de constater que cette pathologie concernait un groupe d'hommes qui se trouvaient subir des conditions de travail particulièrement intenses et difficiles. C'est ainsi que grâce au questionnement et à la réflexion de cet auteur, un premier lien a pu formellement être posé entre la rudesse d'une situation professionnelle, l'effet stressant de ces mauvaises conditions sur les humains qui y sont exposés, et les conséquences en termes de maladie grave qui en résultent.
L'idée, scientifiquement argumentée, d'un stress professionnel aux effets désastreux sur la santé, présente et future, du personnel faisait une première apparition.
Ce très rapide survol historique de la notion ne peut accepter de faire l'impasse sur la découverte du grand biologiste français Claude Bernard (en 1878), lors de ses expériences concernant la permanence du taux de glycémie dans le sang.
Claude Bernard a mis en évidence le rôle essentiel que le maintien de ce qu'il a nommé "la fixité du milieu intérieur" joue pour la survie des êtres vivants. Cela signifie que les propriétés physiologiques d'un certain nombre d'éléments doivent absolument se maintenir à l'intérieur de limites au-delà desquelles la vie de l'individu est en danger, et cela, quelles que soient les modifications que subit son environnement. Ces éléments concernent les fonctions dont aucun sujet ne peut, sans risques, faire l'économie : la permanence et la qualité de l'alimentation en oxygène, la permanence et la qualité de la circulation sanguine, le bon approvisionnement en éléments nutritifs, le maintien de la température corporelle, etc.
Pour Claude Bernard, cette notion de fixité du milieu intérieur était tellement importante qu'elle constituait la condition sine qua non "d'une vie libre et indépendante".
Un peu plus tard, en 1926, ce concept de fixité du milieu intérieur a été repris et complété par le physiologiste américain W. B. Cannon sous la formule désormais classique d'"homéostasie", qui correspond au maintien d'un équilibre optimal entre un organisme et son environnement. Cette capacité de l'organisme à maintenir la constance de son milieu intérieur, quelles que soient les variations du milieu extérieur, est considérée comme un phénomène des plus favorables à la survie d'un individu et d'une espèce. Elle repose sur une série de régulations qui sont orchestrées conjointement par le système nerveux autonome et par le système hormonal.
Ce sont des processus physiques complexes qui permettent le maintien d'un fonctionnement harmonieux des différents organes du corps humain. Ils démontrent une capacité adaptative qui est une merveille de finesse et de précision.
Toutefois, cette belle mécanique a ses limites, et lorsque les contraintes que le milieu extérieur fait peser sur l'organisme dépassent ces limites, les mécanismes de régulation sont alors débordés et ne peuvent plus assurer leur fonction vitale. Tout le problème consiste alors à définir avec précision les limites au-delà desquelles le sujet humain est mis en danger
Dans les cas de stress extrêmes comme la privation prolongée de nourriture, l'exposition à un froid intense, les hémorragies brutales, la déshydratation, il est assez facile d'appréhender clairement les risques encourus. Ils délimitent sans ambiguïté les zones de danger.
Plus pernicieux sont les effets de situations de stress relativement modérés, dont la banalité et la multiplication quotidienne nous font oublier le potentiel de danger. Leur capacité de nuisance est peut-être d'autant plus grande qu'elle est masquée par des limites plus difficiles à percevoir.
Pour Walter B. Cannon, la réaction au stress s'interprète en termes quasi guerriers, où le stress représenterait l'agresseur tandis que le sujet soumis au stress serait la victime de l'agression. Face à ce genre d'attaque, le sujet ne disposerait que d'un registre somme toute assez limité de réponses possibles. Cannon est ainsi à l'origine d'un modèle comportemental parfaitement binaire de réponse à un stress, modèle bien connu sous le nom de "fight or flight", "combattre ou fuir", et popularisé en France par les travaux et les ouvrages de chercheurs tel Henri Laborit.
Rapporté à l'entreprise, ce modèle suppose que face à une situation stressante, mettant en jeu par exemple un collaborateur, un hiérarchique ou un client, seulement deux attitudes, aussi extrêmes l'une que l'autre, seraient possibles : soit l'affrontement direct, le conflit pur et dur, soit au contraire la soumission au plus fort, ou encore la fuite, la démission pure et simple.
Ce modèle comportemental assez archaïque d'explication des phénomènes de stress a depuis été souvent discuté. On peut lui reprocher de présenter l'être humain comme un animal peu évolué, soumis face à un stress, aux seules impulsions instinctuelles que sont l'attaque ou la fuite. Ce modèle ne rend donc pas compte de l'extraordinaire diversité des moyens inventés et mis en œuvre, dans l'entreprise comme dans la vie privée pour faire face aux multiples sollicitations de chaque jour. La valeur du modèle tient cependant dans le fait qu'il rappelle sans équivoque le soubassement physiologique, animal, des réactions humaines de stress. Il nous oblige à nous souvenir que depuis l'homme des cavernes jusqu'à aujourd'hui, c'est le même mécanisme physiologique qui fournit le carburant de base de nos réactions. Derrière les comportements finement élaborés et nuancés du collaborateur le plus apparemment civilisé se cache l'archaïque force agissante d'un homme de Cro-Magnon. C'est d'ailleurs le conflit ou la fuite qui reviennent au premier plan lorsque les autres issues se révèlent impossibles ou inopérantes. Voir les grands conflits qui déchirent régulièrement les entreprises lorsque les mécanismes plus fins de régulation des oppositions par la négociation ont montré leurs limites.
C. Le père du stress
C'est en 1936 que la fortune du mot stress fut finalement assurée grâce aux travaux d'un chercheur canadien originaire de Prague, Hans Selye, considéré unanimement comme le "père du stress".
Ce savant, désormais célèbre, effectuait des recherches sur le fonctionnement hormonal. Il ne s'est intéressé au stress qu'accidentellement, poussé par l'aiguillon de résultats d'expérimentation qui paraissaient inexplicables. Le protocole expérimental consistait à injecter à des rats de laboratoire des extraits d'ovaires de bétail, puis à repérer, par des techniques anatomo-physiologistes, (c'est-é-dire une méthode qui repose sur l'examen des cadavres, et qui implique de ce fait d'avoir préalablement fait périr les animaux) les effets de ces injections.
C'est dans ce contexte que s'est faite la découverte majeure de Selye. Dans toute la population des rats soumis aux injections d'ovaires, trois types de réactions physiologiques, toujours les mêmes, étaient régulièrement constatées lors des autopsies. La question qui se posait alors au chercheur était d'expliquer l'immuable régularité de leur apparition. S'agissait-il d'un effet inattendu des injections d'extraits d'ovaires de bétail ? Et, dans ce cas, quels pouvaient en être les mécanismes de déclenchement? S'agissait-il d'autre chose ? Et si oui, de quoi s'agissait-il, et de quels mécanismes ?
Selye a donc multiplié les expérimentation, et ces malheureuses bêtes, ont subi des traitements que les ligues de protection des animaux réprouveraient, piqûres, abrasions, injection de substances nocives, exposition répétée au froid, au bruit, à des chocs électriques...
Chacune de ces agressions induisait une réaction en rapport avec la spécificité directe de l'agent agressant, les abrasions entraînaient des plaies, les chocs électriques des brûlures, les injections de produits plus ou moins purifiés donnaient des abcès ou des inflammations, et ainsi de suite. Jusque là nihil novi sub sole, le constat restait conforme à l'expérience que tout être humain a bien été forcé d'intégrer dans sa tendre enfance : si on tombe, on s'écorche les coudes ou les genoux, si on touche une flamme ou quelque chose de trop chaud, on se brûle, si on porte des chaussures trop étroites, on a des ampoules, si on va dehors en hiver sans manteau on a froid, etc. Chacun de ces mini-accidents quotidiens appelle une réaction bien classiquement spécifique.
II. Des réactions non spécifiques
Le grand mérite du travail de Selye a été de démontrer sans équivoque la constance d'apparition de réactions absolument "non spécifiques", c'est-é-dire qui n'avaient rien à voir avec les qualités (si l'on peut ainsi parler) de l'agent agressant.
Il a pu ainsi établir que l'ensemble de la population de rats ayant participé (le terme de participation n'implique pas nécessairement une part de décision volontaire de la part des rongeurs) à ses expérimentations a obstinément et invariablement présenté les réactions physiologiques suivantes :
- hypertrophie et hyperactivité de l'écorce (comme pour les arbres, c'est ainsi qu'on appelle la partie périphérique) des glandes surrénales qui sont des glandes situées au-dessus des reins. Elles sont appelées des glandes endocrines car c'est à l'intérieur du corps humain qu'elles sécrètent et déversent leurs substances, les hormones ;
- atrophie et hémorragie d'organes tels que le thymus, la rate, les ganglions lymphatiques (organes fortement impliqués dans les réactions immunitaires) ;
- ulcérations profondes, accompagnées de saignements, de l'estomac et de la partie supérieure des intestins.
Ce qui frappe donc dans la découverte de Selye, en opposition à des blessures dont la spécificité permet, par un raisonnement déductif quasi policier, de remonter jusqu'à la cause présumée, c'est le caractère à la fois stéréotypé et non spécifique des altérations constatées, ce qui brouille totalement les pistes du raisonnement causal. Les altérations "non spécifiques" ne permettent en aucune manière de reconnaître la nature de l'agent qui les a causées.
Les chercheurs ont puisé dans leur créativité (qui est plus que foisonnante) afin de sophistiquer les manipulations, raffiner les supplices, multiplier les formes d'agression. Selye parle d'injection d'huile de croton, d'injection d'extraits glandulaires mal purifiés, d'anoxie (privation d'oxygène), de fractures délibérées, de soumission é des radiations et autres douceurs. Quelles qu'aient été les modifications apportées aux agents agressifs, on dira plus tard les stresseurs, les trois réactions physiologiques citées ci-dessus sont demeurées obstinément les mêmes.
L'intuition désormais célèbre de Selye a été d'attribuer ces modifications non spécifiques au "stress" subi par les rats soumis à ces expérimentations. Le stress, comme "réponse de l'organisme consécutive à toute demande ou sollicitation exercée sur cet organisme" était né officiellement. Delay, un autre biologiste impliqué après Selye dans le même type de recherches, a précisé la notion en parlant "d'un état de tension aigu de l'organisme obligé de mobiliser ses défenses pour faire face à une situation menaçante" (rubrique "stress" du Grand dictionnaire de la psychologie, Larousse).
Ces symptèmes a-spécifiques ont été par la suite appelés Syndrome Général d'Adaptation. D'emblée la valeur éminemment adaptative de la réaction de stress était mise en avant. Le Syndrome Général d'Adaptation est la marque indubitable des efforts de l'organisme pour assurer, face aux exigences excessives de l'environnement, la sauvegarde de l'homéostasie.
La réaction de stress s'affirme donc comme étant fondamentalement au service de la vie.
Cette réaction physiologique n'est pas homogène sur la durée. Elle présente des modifications temporelles très nettes, avec trois étapes qui se différencient facilement. Comme une valse, le Syndrome Général d'Adaptation se déroule en effet sur un rythme à trois temps :
III. Les trois temps de la réaction de stress
A. Le premier temps correspond à une phase dite d'alarme ou d'alerte.
Comme l'appui du pied au sol dans le premier temps de la valse, il s'agit d'une réaction intense et de courte durée. La phase d'alerte donne l'élan corporel. Elle initie la réponse physiologique au stress. Sous la commande parfaitement dictatoriale du système neurovégétatif, l'organisme mobilise en urgence ses ressources physiques pour une réaction comportementale qui pourra être de type attaque, défense ou fuite. Très concrètement, on constate alors que l'irrigation sanguine se diversifie, le rythme cardiaque s'accélère, l'acuité visuelle à distance s'améliore, la fréquence et l'amplitude respiratoire se modifient. Nous verrons dans un chapitre ultérieur le mécanisme détaillé de ces réactions.
Pendant cette phase d'alarme (ou d'éveil), on peut observer une mise en tension des facultés psychiques d'attention et de concentration qui vont faciliter l'appréhension des différentes composantes de la situation. On peut aussi observer des réactions émotionnelles plus ou moins intenses d'inquiétude, de trac, de colère. Lorsque l'intensité de ces réactions demeure modérée, cela facilite la mise en place de réponses adaptées à la situation. On est en présence de la version positive du stress au service de la vie.
Si l'intensité des réactions de colère ou d'inquiétude augmente fortement, on voit alors surgir des comportements-réponses complètement disproportionnés et souvent inefficaces. Il en est ainsi des réactions de panique. De véritables attaques de panique peuvent, en effet, résulter d'une combinaison malheureuse d'hyperconcentration sur le danger et de sentiment excessif de frayeur, comme si, pendant ce bref laps de temps, toutes les autres facultés d'analyse et de discernement étaient annihilées. Cette sidération des facultés mentales du sujet souligne la version négative du stress lorsqu'il s'oppose carrément au service de la vie.
B. Le deuxième est un temps d'adaptation, ou de résistance.
Comme dans la comparaison avec la danse, le corps perpétue et affine l'élan donné par le temps un.
Voyons l'exemple d'un bruit soudain. La première réponse, celle du temps 1, est l'alerte, la tête se redresse, tous les sens sont en éveil, "qu'est-ce que c'est ? de quoi s'agit-il ?", la capacité d'attention est entièrement absorbée par le bruit, le travail psychique consiste à en identifier l'origine et la signification, et à discerner la part de danger qu'il peut représenter.
C'est lorsque le bruit persiste, que va apparaître la phase 2, dite d'adaptation. Imaginons une situation banale, le sujet de l'expérience, (vous lecteur, ou moi) est en train de travailler dans son bureau lorsque soudainement des travaux de voirie fort bruyants commencent dans la rue en bas de l'immeuble. L'invasion sonore est brutale, inopportune et carrément insupportable.
Alors que va-t-il se passer à Quelle peut être l'issue ?
Faire cesser le bruit ?
Compte tenu des limites de notre pouvoir de négociation avec les édiles locaux, c'est une solution qui semble bien peu réalisable.
Et il apparaît tout aussi difficile de tenter d'en atténuer la force sonore.
Fuir ?
Quant à quitter le poste de travail jusqu'à la fin de la nuisance, ce ne peut être considéré comme une idée vraiment envisageable.
Finalement, comme le malheureux sujet de l'expérience ne peut ni échapper au stresseur par une fuite salutaire, ni le pulvériser radicalement, il ne lui reste pas beaucoup d'autre choix que s'adapter.
S'accommoder ?
L'oreille va alors effectuer un véritable travail d'ajustement, une sorte de tri, qui permettra une atténuation notable de la perception sonore. Ce processus psychique d'habituation permettra é l'attention de ne plus se focaliser sur le traitement de la nuisance sonore, et de se réorienter sur une autre tâche.
Cette capacité d'adaptation, cette belle plasticité du fonctionnement humain confronté à la nécessité de faire face à un stress est une expérience dont tout un chacun a pu, au fil de sa vie, acquérir la connaissance intime.
Cependant, pour les scientifiques, l'appel à la connaissance intime n'est pas toujours unanimement considéré comme une base bien fiable de connaissance. Voyons alors comment la psychologie expérimentale a su mettre en évidence ce temps d'adaptation.
L'approche scientifique comportementaliste du XXe siècle, qui se méfiait comme de la peste des connaissances intimes - éprouver n'est pas prouver -, a imposé une objectivation des phénomènes soumis à sa réflexion. Ce sont donc, une fois de plus, les expérimentations animales qui ont permis d'une manière plus objective de mettre en évidence cette deuxième étape de la réaction de stress. Des rats, encore eux, ont été, dans ce but, exposés à un froid extrême, c'est-é-dire enfermés dans une chambre froide. Après la phase d'alerte, les chercheurs ont vu les rats s'adapter à leurs nouvelles conditions de vie. Ils réussissent à survivre dans cet univers sibérien. Leur organisme résiste. S'ils ont maigri lors de la phase d'alerte, ils vont reprendre du poids, démontrant ainsi l'existence de cette phase d'adaptation.
Du point de vue psychologique, la phase de résistance s'accompagne, chez les humains confrontés à un stress, d'une élaboration psychique qui débouche sur un apaisement des tensions émotionnelles. Elle s'appuie sur la mise en œuvre des défenses psychiques, comme une forme de travail de mise à distance, de relativisation, du danger intériorisé.
C. Le troisième temps connaît un double destin.
Dans les cas favorables, la situation de stress est surmontée. Cela suppose que le sujet a pu imaginer et appliquer des solutions satisfaisantes aux problèmes qu'il a rencontrés. Ou bien cela suppose qu'il s'est satisfait des solutions qui ont été apportées. On constate alors le retour à un repos bien mérité, avec récupération par l'organisme des forces dépensées pendant l'épisode de stress.
Dans les cas moins favorables, lorsque le stress perdure, ou lorsqu'un nouveau stress vient inopportunément re-solliciter l'organisme, ou lorsque le stress est bien trop lourd pour les capacités de réactions du sujet, on assiste à l'installation de la phase dite d'épuisement.
Dans l'exemple que nous donnions de ces malheureux rongeurs soumis trop longtemps (plusieurs mois) à un froid extrême, la capacité de résistance au froid s'émousse, et petit à petit disparaît. Après plusieurs mois de ce régime sans douceur, les rats se montrent épuisés. Leur organisme a dépensé toute l'énergie dont il pouvait disposer pour faire face positivement à cette situation extrême. En conséquence, si rien ne vient modifier les caractéristiques traumatisantes de l'environnement, l'issue sera fatale.
Dans l'exemple qui nous est peut-être plus proche d'un stress sonore, la poursuite de l'exposition à un bruit excessif peut se traduire au niveau physiologique par une baisse de l'acuité auditive, baisse qui peut se révéler irréversible. Cette même surexposition au bruit peut dans le même temps entraîner des réactions psychologiques négatives, augmentation de l'irritabilité, apparition de troubles de l'humeur, perte de la capacité de concentration, insomnies multiples.
IV. Les stresseurs
Les travaux de Selye ont débouché sur une exploration très ouverte de la notion de stress et de stresseur. Aujourd'hui nous savons que les agresseurs ne sont plus seulement des agresseurs physiques ou chimiques mais aussi toute situation qui demande à l'appareil psychique un effort et un travail d'adaptation. Les agents de stress d'ordre psychologique peuvent aussi bien être constitués par des situations pénibles, négatives, telles la perte d'un conjoint, un échec professionnel, un problème financier difficile à résoudre, que par des situations bien plus heureuses a priori, telles l'attente d'un enfant, le mariage ou la nomination à un poste supérieur. Ce sont d'abord les conséquences traumatiques d'événements graves, importants, voire exceptionnels qui ont attiré l'attention des chercheurs, puis ils se sont intéressés à l'incroyable capacité de nuisance des petits et moyens stress cumulés que la vie quotidienne et l'univers professionnel proposent avec une généreuse abondance.
Extrait de "Le stress intelligent", Christiane DONATI, Ed DEMOS, 2002 , p.12 à 21